4shared

Enter your keyword

Pour bien comprendre la divergence sur le jour de l’Aïd du Ramadan 2016

Pour bien comprendre la divergence sur le jour de l’Aïd du Ramadan 2016

Il y a une légère confusion depuis hier sur la date de l’Aïd et ce billet souhaite, dans un esprit fraternel et de pédagogie, dissiper certains malentendus. Je vais essayer d’être le plus clair possible car le sujet est lourd mais il est impératif que chacun puisse le cerner pour trouver réponses à ces interrogations. 

Observation locale ou non multiplicité des levants : le coeur du sujet

Certains acteurs de la communauté musulmane avancent que le jour de l’Aïd aura lieu mardi 5 juillet. Il s’agit notamment des mosquées de la communauté turque ainsi que du Conseil théologique musulman de France. Leur avis est juste. En effet, il se base sur une série d’études validée par des oulémas et des astronomes musulmans qui, depuis plus de trente ans, essaient d’unir les musulmans sur un calendrier unique. Leur développement théologique se base essentiellement sur l’argument de « la non multiplicité des levants » (règle juridique qu’on nomme en arabe la ‘ibrata bikhtilaf al matali’). Derrière cette expression d’apparence compliquée se trouve en réalité une idée assez simple : il s’agit de ne pas se fier à une observation locale de la nouvelle lune mais de décréter, dès lors que le croissant est observé dans une partie du monde, la fin ou le début du mois lunaire pour l’ensemble du monde musulman. Dit autrement, dès que la nouvelle lune est observée dans un endroit du globe, c’est toute la Oumma qui doit fêter l’Aïd et les pays ne doivent plus se fier à une observation « nationale ». Outre que cette règle est majoritaire dans les grandes écoles de fiqh (les malékites, hanafites et hanbalites l’ont majoritairement adoptée), elle permet d’unifier la communauté en évitant cette fâcheuse tendance à voir les début et fin de Ramadan s’étaler sur plusieurs jours. Mais même si cette règle est majoritaire en droit (elle a constamment été rappelée lors de nombreux colloques d’oulémas notamment celui de l’Académie mondiale desfuqahas en 1986), elle n’est malheureusement pas suivie dans les faits. La faute à une pluralité de facteurs au premier rang desquels les bisbilles entre Etats musulmans qui prennent souvent en otage les dates des fêtes musulmanes pour exprimer leurs antagonismes politiques… Un pays, par contre, s’est illustré dans l’adoption de cette règle : la Turquie. Depuis des années, le pays a adopté une politique consistant à se baser sur le calcul astronomique de la vision, ce qui lui permet de décréter à l’avance les dates des débuts et de fin de Ramadan. Derrière la Turquie, de nombreux pays des Balkans et du Caucase ont adopté cette méthode ainsi que plusieurs communautés musulmanes d’Europe. C’est la raison pour laquelle toutes les mosquées turques de France fêteront l’Aïd ce mardi. Pour finir cette première partie, voici une carte qui résume de manière très explicite ce que je viens d’écrire (cliquer sur la carte pour l’agrandir) :

 shw37_1

Explications : hier soir, le croissant lunaire n’était pas visible dans une grande partie du globe. En rouge, qui couvre l’Europe, une grande partie du monde arabe et asiatique, la lune s’est couchée avant le soleil et était donc invisible. En blanc, qui s’étale notamment sur une grande partie de l’Afrique, la lune s’est couchée quelques minutes après le soleil et n’était pas visible non plus. En bleu, dans l’ouest de l’Amérique du sud, le croissant a pu être observé avec un télescope. En rose, qui correspond à une partie de l’océan pacifique, l’observation a pu se faire à l’œil nu.

En résumé, la lune était donc bien visible cette nuit dans une partie de l’Amérique du sud (zone en bleu et rose). Et comme nous partageons une partie de la nuit avec cette région, nous devrions normalement faire l’Aïd ce mardi 5 juillet. Cette conclusion n’est pas la mienne : je ne fais que vous vulgariser les travaux d’éminents spécialistes des textes islamiques, notamment ceux du Conseil européen de la fatwa et des recherches (CEFR) qui regroupe parmi les plus grandes sommités en matière islamique du continent européen. 

Mais alors, pourquoi tant de divergences ?

Cette position qui est à la fois la plus solide islamiquement et la plus utile en termes de pratique n’est pas suivie par la majorité de la communauté. Les raisons de cette anomalie se trouvent, de mon point de vue, dans l’intrusion au sein de la communauté de deux facteurs :

       il y a d’abord le facteur étranger. En effet, dès lors que l’Arabie Saoudite et, dans une moindre mesure les pays du Maghreb, décrètent le début ou la fin du Ramadan, cette décision joue un rôle considérable dans le choix des musulmans français. En effet, on a tous entendu, dans nos familles et nos mosquées, cette interpellation pour connaître le jour de l’Aïd : « qu’a annoncé l’Arabie Saoudite ?». Terre des lieux saints et aspirant au monopole de la représentation dans l’espace de sens islamique, le royaume saoudien sait qu’il tient dans ses mains une précieuse carte symbolique afin d’émerger comme le leader moral de la oumma mondiale. La décision saoudienne n’influe d’ailleurs pas que sur les musulmans de France, elle joue aussi un rôle majeur dans l’appréciation des autres pays du Golfe et plus largement du monde musulman. Or, ce facteur est approximatif (pour ne pas dire plus) : à plusieurs reprises, comme le rappellent d’éminents astrophysiciens musulmans, l’Arabie Saoudite s’est trompée de dates. De plus, Riyad, en guerre latente avec certains pays musulmans, décident d’une date souvent à contrario avec d’autres pays de la région. Il n’aura échappé à personne que l’Iran, par exemple, est l’un des pays qui se décide presque systématiquement en décalage avec son voisin saoudien. Ici, on est donc dans une querelle politicienne qui n’a plus grand chose à voir ni avec le fiqh ni avec l‘intérêt des musulmans.

       Il y a également un facteur de connaissance islamique. Là, il faut faire un tout petit peu de droit musulman (fiqh). Beaucoup de musulmans, ces derniers temps, ont souhaité « revenir à la Sunna » en disant qu’il fallait observer à l’œil nu le nouveau croissant lunaire pour décréter le premier jour du Ramadan. Cette volonté (louable en soi) provient de la compréhension littérale d’un hadith authentique qui nous enjoint d’observer le croissant lunaire pour débuter et arrêter le mois de jeûne. Cette démarche d’un « retour à la Sunna » été à l’origine d’une intense polémique lors des Ramadan 2013 et 2014. Souvenez-vous, on était en pleine confrontation (notamment sur les réseaux sociaux) entre « partisans du calcul astronomique » et « tenants de l’observation oculaire locale ». Cette dispute publique avait même poussé certains à lancer un Observatoire lunaire des musulmans de France (OLMF) afin que, chaque année, on puisse bénéficier d’une observation oculaire sur le sol français. Sauf qu’il est arrivé à plusieurs reprises que le croissant du Ramadan soit invisible en France… mais qu’on jeûne quand même le lendemain :)! C’est exactement d’ailleurs ce qui s’est passé cette année au début du Ramadan 2016. Avec une carte, c’est très clair (cliquer pour agrandir) : 

Capture d’écran 2016-06-06 à 16.50.21

Début du Ramadan 2016 (soir du 5 juin) : en rouge, qui couvre une partie de la Russie et du nord de l’Europe, la lune s’est couchée avant le soleil et était donc invisible. En blanc, qui concerne une grande partie de l’Europe, du monde arabe et de l’Asie, la lune s’est couchée quelques minutes après le soleil. Elle n’était donc pas visible non plus (ni à l’oeil nu ni avec un instrument optique) comme le rappelait très bien l’astrophysicien Nidhal Guessoum. En bleu, qui couvre notamment une grande partie de l’Afrique, le croissant a pu être observé avec un télescope. En rose, qui s’étale sur une grande partie du continent américain, l’observation a pu se faire à l’œil nu. En vert, à l’ouest de l’Amérique du sud, le croissant était très clairement visible. Si l’on suit bien ce qui a été écrit, au début de ce Ramadan, nous avons tous jeûné le lundi 6 juin alors que la lune n’était visible ni en France ni en Arabie Saoudite. Et pourtant, l’Arabie Saoudite a déclaré avoir vu le croissant, ce qui était manifestement une erreur.

On est donc dans « de beaux draps » avec ces histoires. D’une part, les Etats s’embrouillent, profitent des jours de fête pour régler leurs comptes mais en plus, ceux qui disent vouloir « appliquer la Sunna » se prennent un peu les pieds dans les pinceaux car ils jeûnent parfois sans même avoir observé la nouvelle lune… C’est bien pour sortir de toutes ces divergences que l’avis mentionné au début de l’article (le calcul scientifique qui nous dit quand est observable le croissant pour la première fois + la non multiplicité des levants) est le plus à même à pouvoir nous unifier. Mais là encore, vous avez compris : la communauté musulmane en France et à l’étranger n’est pas encore prête à appliquer cette méthode. 

Finalement que faire ?

Bien, vous me direz que cette explication est passionnante mais ça ne nous donne pas qu’est-ce qu’on devrait faire (pour rependre bon nombre de vos questions que je reçois depuis quelques heures). Je vais vous répondre en deux temps :

        Hier soir, le CFCM (Conseil français du culte musulman) a décrété que le jour de l’Aïd sera mercredi 6 juillet. On remarquera que cette annonce a été introduite bien avant le Maghreb, ce qui signifie qu’elle n’a pas été faite sur la base d’une observation oculaire du nouveau croissant car il faut attendre la prière du Maghreb pour cela… Le CFCM a donc « suivi » ce qu’a dit d’autres pays musulmans, en particulier l’Arabie saoudite. Le CFCM voulait certainement rester à l’unisson du monde arabe. C’est louable en soi mais pas très cohérent… D’autant que le CFCM souffre d’un manque criant de crédibilité dans la communauté musulmane. On ne va pas refaire l’histoire de cette institution mais force est de constater que c’est davantage une caisse de résonance des intérêts des ambassades du Maghreb (Maroc et Algérie principalement) qu’une institution qui soit réellement au service de la pratique des musulmans.

       Seulement, il est évident que même si le CFCM est déconsidéré dans la communauté, le seul moment où il est un peu « écouté » réside précisément dans l’annonce du début et de fin du Ramadan. Les musulmans de France souhaitent en effet ardemment une unité dans ces moments de fête et le CFCM est pour eux l’instance qui pourrait, ne serait-ce qu’un instant, incarner cette union. Faute de mieux, ils s’y accrochent tout en restant lucide sur ces manquements. A l’inverse, le Conseil théologique musulman de France, présidé par l’éminent faqih (spécialiste de droit musulman) Ahmed Jaballah, est resté sur ses positions (qui sont celles développées au tout début de l’article). Même si, comme on l’a rappelé au cours de ce texte, son avis est le plus probant, il demeure le moins suivi… On est donc en face d’un cruel dilemme : vous savez que vous avez développé l’avis le plus pertinent mais celui-ci est le moins relayé… Que faire alors?

Ce matin, après une longue réflexion, j’ai donc pris mes responsabilités. Je vous annonce donc que, même si je partage totalement la démarche du Conseil théologique, je vais jeûner mardi et « fêter » l’Aïd mercredi. Même si on a raison, il faut parfois prendre en considération le principe de réalité. La communauté n’est globalement pas prête à suivre la démarche du calcul astronomique de la vision et il n’est parfois pas bon d’avoir raison trop tôt. Pour autant, je félicite grandement les chouyoukhs du Conseil théologique pour leur posture mais je préfère me plier à la décision majoritaire de célébrer l’Aïd mercredi. Je continuerai à faire de la pédagogie toute ma vie sur ce sujet mais en accompagnant le courant majoritaire communautaire tout en respectant sincèrement les choix des uns et des autres.

Pour finir, je dirai à mes frères et soeurs que quel que soit leur jour de fête, qu’ils se rappellent qu’ils ont jeuné 29 jours en commun. Et qu’il ne faudrait pas pour un jour de divergence dilapider les bienfaits de tout un mois.

Dernière chose : je reste persuadé que l’une des clés de notre élévation restera dans la recherche de la science et l’acquisition du savoir. Plus nous serons nombreux à étudier le fiqh et les sciences islamiques, plus nous serons à même de comprendre les tenants et aboutissants de ce genre de sujets. A chacun donc de faire ce travail de formation pour se donner les outils de compréhension. Quand on comprend mieux, on agit mieux.

Saha aidkoum ^^.

PS 1 : j’ai aujourd’hui une sincère pensée pour l’UOIF. En effet, pendant des années, elle a organisé de nombreux colloques scientifiques et produit un nombre importants d’études juridiques afin de faciliter la compréhension des bienfaits du calcul astronomique de la vision lunaire. Cette organisation a aujourd’hui fait « marche arrière » considérant qu’il fallait faire triompher l’unité de la communauté en ce jour de fête. Alors qu’elle s’est dépensée depuis des années, la voilà malmenée voire dénigrée par tout un pan de la communauté qui la taxe soit d’organisation qui sème « la fitna » soit de structure frileuse qui n’a pas le courage de ses idées. Ces critiques gratuites me révulsent surtout quand elles sont adressées par des partisans du clavardage (contraction de clavier + bavardage) qui n’ont pas fait le quart de la moitié d’un des responsables de l’UOIF. Je rappelle que du lycée Averroès à l’IESH de Château Chinon sans parler de ses autres réalisations tant structurelles qu’intellectuelles, l’UOIF a fait plus pour la communauté musulmane que n’importe quelle autre organisation. Elle n’est bien sûr pas infaillible mais de grâce qu’on arrête de s’essuyer les pieds sur elle comme si elle était nocive au message de l’islam.

PS 2 : pour les plus téméraires d’entre vous, si vous voulez un résumé de ce texte en vidéo, je vous insère le lien d’une vidéo que j’avais réalisée lors du début du Ramadan 2014. Les explications que vous y trouverez n’ont pas pris une ride puisqu’elles sont encore valables aujourd’hui. Seule la conclusion change :). Ici : https://www.youtube.com/watch?v=IPe12nnSv60